Dénonciations

Mettre la mauvaise personne en prison

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« Elle traîne son histoire au fond d’elle depuis deux, cinq, dix, vingt ans… Ça pèse trop lourd. Ça fait mal. Elle essaie d’oublier, de ne plus y penser. Elle y arrive parfois. Elle a des moments où son rire résonne plus fort que ses souvenirs, mais la nuit arrive toujours, trop calme, pleine de trop de solitude malgré la présence de son amoureux endormi près d’elle. Elle ne lui a rien raconté de peur de changer son regard sur elle. 

Elle a rejoué la scène des centaines de fois dans sa tête. Elle a cherché dans ses souvenirs ce qu’elle avait pu dire, faire qui la rendrait moins crédible devant un policier… Et comme trop de victimes, elle a trouvé et décidé de ne rien dire… 

Parce que sa jupe dévoilait ses cuisses et moulait ses fesses, parce que sa camisole épousait parfaitement les courbes de ses seins et laissait parfois paraître son soutien-gorge, parce qu’elle avait peut-être bu un verre de trop, elle avait décidé de garder le silence sur ce qui s’était passé ce soir-là. Elle ne le savait pas à ce moment-là, mais en se taisant, c’est elle qu’elle avait mise en prison. Des murs faits de honte et des barreaux de peur la maintenaient dans son silence… »

Et si on faisait ensemble le tour de certains commentaires en réponse à la vague de dénonciation qui déferle sur nos réseaux sociaux ? Je n’ai pas la prétention de tout savoir, mais les agressions à caractère sexuel et la victimologie étant mon domaine d’études, je suis assez confiante en écrivant ces lignes.

  • Il y a une façon de dénoncer et ce n’est pas sur les réseaux sociaux.

Alors, c’est où ? Dans cette société qui, malheureusement, protège la réputation des agresseurs davantage qu’elle n’assure la sécurité émotionnelle des victimes, où faut-il dénoncer ? Où est-ce permis de parler, de sortir de sa prison ? Les réseaux sociaux sont la tribune du moment. C’est plutôt récent qu’il soit possible d’être facilement en contact avec des femmes de partout qui ont une histoire semblable, qui connaissent la douleur de s’être entourée de murs invisibles pendant des mois, des années. 

  • C’est étrange comme elles ont toutes été agressées quand y en a une qui parle…

Non, il n’y a rien d’étrange dans ce phénomène. C’est même tout à fait normal. Le courage, ça ne se vole pas, ça ne s’emprunte pas et ça ne s’invente pas. Le courage, ça se partage, ça se répand. C’est contagieux comme une grippe, mais ça fait du bien comme un chocolat chaud après une journée d’hiver à jouer dehors. Quand une victime raconte son histoire, elle distribue un peu de courage à celles qui ont gardé le silence. C’est une chaîne de solidarité, comme toutes les victimes qui crient aux autres « Tu n’es pas seule et on t’écoute ». Raconter son histoire sur les réseaux sociaux, c’est une nouvelle façon de se tenir la main, de devenir plus forte et de le rester.

  • Il y a beaucoup trop de dénonciations ! Il faut que ça s’arrête…

Les dénonciations prendront fin quand les agressions sexuelles prendront fin. C’est aussi simple que ça. Ça n’appartient à personne de juger de qui a le droit de parler ou non. Qu’une femme se soit fait agresser hier soir, le mois dernier ou il y a dix ans, elle est seule à savoir si le moment est venu pour elle de raconter cette partie de son histoire.

  • Si elle n’a pas porté plainte avant, c’est que ce n’est sûrement pas vrai.

Et cette certitude vient de ? Rien du tout. Pour faire taire une victime, la peur de s’exposer sans certitude d’être crue, c’est plus efficace qu’un kilomètre de Duck tape. Rien n’est moins accueillant pour une victime d’agression sexuelle que le système de justice actuel. Aller raconter son histoire à un(e) inconnu(e) ou même plusieurs, attendre… Se sentir jugée, dénudée une fois de plus… Non, le fait d’attendre, peu importe combien de temps, de refuser de traverser ce processus froid et trop souvent inhumain, ça ne signifie pas que l’agression n’a pas eu lieu. 

  • Et la réputation du gars, elle y a pensé avant de déballer ça publiquement ? Il a travaillé fort pour ce qu’il a. Elle ne devrait pas avoir le droit de le détruire sans preuve !

La preuve, c’est elle. La scène de crime, c’est son corps. Le principal témoin, c’est elle. Il n’avait pas le droit de l’agresser. Il n’avait pas le droit de s’approprier son corps. Il n’avait pas le droit d’introduire ce souvenir dans sa mémoire. Elle n’a pas à le protéger. Peu importe qui il est et ce qu’il a accompli par la suite.

Je rêve du jour où on cessera de protéger les agresseurs au nom de la présomption d’innocence. Les victimes devraient bénéficier d’une présomption d’honnêteté. Les fausses accusations sont très rares. Tout le monde connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui a été faussement accusé, mais selon toutes les plus récentes études, il s’agit presque de légendes urbaines. La lourdeur du processus de plainte décourage facilement ce genre d’initiative.

À toi, qui portes ton invisible prison sur tes épaules, je dirais simplement ceci.

  • Je t’écoute
  • Ton histoire est importante
  • Je te crois
  • Je suis là
  • Ton vécu est important
  • Tes sentiments sont vrais
  • Tu as le droit d’en parler

Guérir d’une agression à caractère sexuel, ce n’est pas un processus simple. Les étapes se chevauchent et reculer est fréquent et normal. Se sentir forte comme une guerrière est normal. Se sentir aussi fragile qu’une poupée de porcelaine craquelée est normal. En parler est un comportement sain. Dénoncer est crucial. Porter plainte pour une agression à caractère sexuel est extrêmement difficile. Qu’une victime le fasse ou non, elle a quand même le droit d’être reçue avec tout le respect et la compassion du monde. C’est une survivante. Elle m’a rien à faire dans une prison, qu’elle soit faite de silence ou de béton.

Autrice de l’article : May Nadeau

May Nadeau
Maman homeschooler de trois enfants un peu sauvages, May a élu domicile dans une petite ville du nord de Lanaudière. Adepte de portage et passionnée de crochet, c'est entre ses enfants, ses livres et son jardin qu'elle a trouvé son bonheur.

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